20.9.07

Démystification du vin!

Le domaine œnologique est infini. Les cépages et les combinaisons possibles tout aussi. La production du vin est délicate. Le développement des vignes et de ses raisins est le résultat du temps, de la terre, des techniques humaines, de l’emplacement géographique et plus encore.

Les vins et leur caractéristiques sont complexes. Voici des répères pour les nuls afin de démystifier cette boisson sacrée. Un secret dévoilé à l'aide du sommelier du restaurant Le Charbon Steakhouse à la Gare du Palais de Québec, Michel Trudel.

La vigne

La vigne est comme un iceberg: ses racines sont très profondes. Et plus elles sont profondes, mieux le vin se déguste! Une terre très productive est réservée aux raisins de consommation qui régorgent d'eau, car les raisins nécessaires à la fabrication du vin sont petits, car pauvres en eau et contiennent ainsi davantage de sucre.


La récolte

La récolte est précoce ou tardive en référence aux premières récoltes de première époque de la fin août et du début septembre; de la deuxième époque en septembre; et de la troisième époque en octobre.




La matière

La matière est le corps du vin perçu par les traces des larmes de vin dans la coupe; et plus les larmes glissent lentement, plus la matière est dense.

Le corps, l'acidité, le tanin

Le corps du vin correspond au niveau alcooleux et se ressent sur le dessus de la langue. La sensation d’assèchement des muqueuses est créée par l’acidité, pendant que la sensation de picottement ressentie davantage sur le côté arrière de la langue est provoquée par le tanin. L’acidité est reliée aux régions plus fraîches et nordiques. Le tanin dépend de l’épaisseur du raisin qui est accrûe dans les régions chaudes.

Le corps

Concernant le corps, voici une liste de cépages - variétés de vigne - dans les rouges en ordre de graduation des plus léger aux plus corsé:
- Léger: cabarnet franc, pinot noir, gammé
- Moyennement corsé: cabarnet sauvignon, cabarnet franc, sangiovese, petite syrah, malbec, carignan, mourvèdre
- Plus corsé: zinfandel - É-U -, syrah, merlot, cabarnet sauvignon, tempranillo, grenache, nebbiolo - un des plus costauds

Pour les blancs:
- Léger: ugni blanc, pinot blanc, sauvignon, muscadet aligoté, resling
- Moyennement corsé: sémillion, marsane, viognier, trebbiano, pinot gris - pinot griggio
- Plus corsé: gewürtzraminer - très sucré et en accord avec les plats épicés -, chardonnay, roussane, colombard, gros manseng, muscat, paradella

L'acidité

Quant à l'acidité, plus le cépage provient d'une région nordique et fraîche, plus il est acide. Les vins de Bordeaux, de Bourgogne, de la Vallé-de-la-Loire en France et de Niagara Falls au Canada sont en général plus acides. Les vins de l'Alsace font exceptions par leur le taux de chaptalisation, i.e. de sucre dans le vin.

Le tanin

Enfin, le tanin dépend de l'épaisseur de la peau du raisin, elle-même causée par la chaleur. Les vins provenant des pays chauds sont davantage taniques.
- Les trois cépages plus taniques sont le cabarnet sauvignon, le syrah et le nebbiolo
- Moyennement tanique: merlot, tempranillo, sangiovese, zinfandel, carignan, mourvèdre, nero davola - du sud de l'Italie et de la Sicile
- Plus léger: grenache, cabarnet franc, gammé, pinot noir


Descriptions plus détaillés des cépages, en débutant par les plus légers

Les blancs

- Le pinot blanc est nordique, a peu de matière et peu acide. Il se trouve souvent en assemblage avec d'autres cépages. Il respire une arôme de noisette. Il est très floral. Il se sert en apéro ou avec les entrées, mais jamais accompagné d'un costaud repas.

- L'aligoté est a très peu de matière et est très acide. C'est un vin d'apéro de la Bourgogne utilisé notamment dans le kir.

- Le muscadet a peu de matière, est légèrement acide et est vraiment minéral: il a arôme de pierre de fusil car sa terre de croissance de la Vallée de la Loire est rocailleuse. Il est idéal en accompagnement des moules marinières.

- Le sauvignon est habituellement acide et léger. Il est surtout très fort en parfum de pamplemousse. Il est jamais boisé, à l'exception des Sancerres. Il est parfait avec le fromage de chèvre et le saumon fumé.

- Le riesling est un vin d'Alsace peu acide bien qu'il soit le plus acide des vins alsaciens. Il n'est pas corsé. Il est sucré artificiellement par la méthode de chaptalisation.

- Le chenin blanc provient de la Vallée-de-la-Loire et il est surtout utilisé pour les mousseux. Il est peu acide, moyennement corsé, boisé aux arômes grillé et fumé et a de la matière. Idéal avec les fromages et les volailles.

- L'ugni blanc est moyennement corsé et très acide. Il sert à la fabrication de mousseux et c'est le cépage du cognac.

- Le sémillon est de Bordeaux. Il n'est pas très acide, mais est plus corsé avec de la matière. Il a une arôme de miel et un peu de noisette. Il est utilisé pour la fabrication de sauternes, ces vins doux naturels. Il est très sucré, soit jusqu'à 17-18 degrés alors qu'un vin devient un licoreux après 15,9-16 degrés. Un accord parfait avec le fois gras, les desserts et les fromages.

- Le vignonier - Malvasia en italien - est plus rare. Il a deux appellations en Côtes-du-Rhône, le Condrieu et le Château Grillet. Il a un corps et une acidité moyen. Il a peu de matière. Fruité et floral, il se boit avec les entrées, les fruits de mer et parfois avec les fromages quand il présente plus de corps.

- Le gewürtzraminer est peu acide, moyennement corsé, peu gras et très sucré - souvent ajouté. Il ne vient que de l'Alsace, la seule région ayant droit d'ajouter du sucre au vin à cause de sa position nordique. Parfait avec les mets épicés et asiatiques, dont les sushis.

- Le grenache blanc - garganaga en Espagne et Canaiolo en Italie - est peu acide, très corsé, assez gras.

- Le rousanne et le marsanne sont des cépages siamois car l'un ne va pas sans l'autre. Il est plus pauvre en acidité expliqué par sa situation géographique, au sud de la France. Il est corsé. Il a un arôme mielleux qui rappelle le sémillon.

- Le gros manseng, comparable au chardonnay, est très corsé et a une acidité moyenne.

- Le chardonnay est très corsé, très gras, a un peu de tanin. Il est surtout l'un des cépages les plus équilibrés en regard au corps, à l'acidité et à la texture.


Les rouges

- Le gammé - cépage unique du Beaujolais - est très : léger et fruité, mais très peu tanique et acide.

- Le pinot noir est vraiment léger, contient un peu d'acidité, est très tanique et son goût est celui des petits fruits rouges.

- Le cabarnet franc a plus d'acidité. Il est léger, peu tanique et se trouve souvent en assemblage.

- Les cépages du valpolicella - corvina, rondinilla, molinara - sont assez légers. En Italie, il existe des techniques particulières pour rendre plus costaud ces cépages à l'origine léger. Ces techniques sont l'amarone, le reccioto et le ripasso.


Autres démystifications sur les alcools!

Tous les alcools sont le produit de la distillation d'un autre produit alcoolisé: la bière distillée donne le scotch et le whisky; le cidre, le calvados; l'ugni blanc, le cognac.

Le cognac V.S. est vielli 5 à 10 ans, le V.S.O.P. de 10 à 15 ans et le X.O., plus de 15 ans.

- Photos : Frédéric Tremblay, Mendoza (Argentine), 2007 -

17.9.07

La nouvelle galerie de l'art contemporain à Moscou

La nouvelle Galerie Tretyakov - en référence à la première Galerie fondée en 1856 et qui expose les oeuvres peintes avant la fin du 19e siècle - est un incontournable pour les amateurs comme les fins connaisseurs de l'art contemporain russe.

Les pièces sont exposées en suivant la chronologie. Le commencement est au début du 20e siècle associé à un style libertain, abstrait et élitiste. Difficilement compréhensible, les toiles attirent la contemplation perplexe. J'ai apprécié plusieurs artistes : Aristarkh Lentulov, Alexander Osmerkin, Ilya Mashkov, etc. Un des plus notoires est Kasimir Malevitch, le père du suprématisme, soit de l'abstraction et du jeu décousu des formes géométriques. Il est le créateur des oeuvres Carré noir sur fond blanc - 1913 - et Carré Blanc sur fond blanc - 1918. Ses deux oeuvres complètements dénudées et apparemment simples souhaite l'abolition de la représentation. Elles sont l'apogée de la déconstruction.

Les années 1930 marquent un tournant vers un art soviétique figuratif et plus accessible. Les oeuvres exposées sont les produits des peintres du parti soviétique et relatent une histoire patriotique. La chronologie s'arrête dans la décennie 1980.





- Photos : Frédéric Tremblay, Moscou (Russie) -

11.9.07

Tanger, les artistes

En août 2007 à Tanger, au musée de la Kasbah, j'ai visité l'exposition du photographe Daniel Aron. Ce photographe qui travaille à Paris et à Tanger a collaboré à plus d'une dizaine de magazines internationaux: Vogue France, Elle (France), Harper'Bazaar (É-U), etc. Il a obtenu de nombreux prix pour ses images publicitaires. Dans cet ancien palais du 18e siècle, l'exposition regroupe des photographies de Tanger réalisées entre 1995 et 2007.

Tanger, avant l'indépendance du Maroc en 1956, était visitée et habitée par plusieurs Américains et Britanniques: notamment Jack Kerouac - dont les 50 ans du roman clé de la Beat generation "On the road" sont fêtés cette année. Plusieurs autres écrivains et artistes notoires, tels que Allen Ginsberg, Paul Dowles, Cecil Beaton, William Burroughs, Joe Orton, Truman Capote, etc. ont flirté dans cette ville longtemps sans appartenance politique. Maintenant, le français et l'espagnol s'imposent. Et les investisseurs ont remplacé les artistes.


L'Hôtel Continental - hcontinental@iam.net.ma - qui a accueillit Winston Churchill et le tournage d'un Thé au Sahara de Bernardo Bertolucci du livre de Paul Dowles, conserve son charme. Cependant, la vue sur la terrasse offre maintenant une vue du stationnement des véhicules lourds et du port.

La ville demeure marginale: présence d'une communauté homosexuelle, prostitution apparente, immigration clandestine et trafic de drogue font les manchettes à Tanger. La ville s'industrialise. Elle vit un boom économique: multiplication des stations balnéaires et inauguration de Tanger-Med le 27 juillet 2007, un port économique qui se veut le rival de celui d'Algésiras en Espagne et de Gibraltar.

Daniel Aron explique son désir de capter les images de la ville en proie à des changements draconiens:

L’EMPREINTE DE TANGER

La première fois que j’ai rencontré Paul Bowles, il m’a tout de suite apostrophé : « qu’est ce que vous foutez à Tanger ? »

Je lui ai répondu que ce qui m’avait attiré, c’était la présence très discrète de cette ville dans les guides touristiques en comparaison du bruit autour de Tanger dans le Monde. Il a rigolé et m’a dit : « peut-être ! mais vous venez trop tard ! »
Il avait raison je n’avais pas vingt cinq ans dans les années 50 et je ne suis ni anglais ni américain.

J’ai fait son portrait et j’ai photographié sa table de nuit, ses chaussures et ses valises.

J’ai rencontré Mohammed Choukri que j’ai photographié dans un bar de Tanger, tenu par l’un de ses copains, ancien catcheur ou boxeur.
Dans un autre bar, j’ai connu au cours d’une virée de tapas , un ancien boxeur espagnol, le bar était à lui.

J’ai compris en passant devant le Dean’s bar ou les copains de la beat-generation avaient pas mal éclusé, que, non, ce n’était pas trop tard, mais qu’il n’y avait pas de temps à perdre !

Découvrir une ville « vide » et surpeuplée, le tout au milieu d’une urbanisation empruntée à l’Europe, était une expérience très nouvelle.
Rapidement Tanger m’a plu pour ses vides, ses volets fermés, ses ruines et ses cours remplies d’herbes folles.

Derrière ces portes cadenassées, il y a encore la vie, celle des gardiens qui attendent sans y croire, le retour des propriétaires partis un jour vers l’Europe et les Amériques, et la vie de ceux qui sont restés et qui vivent derrière leurs volets à peine entre ouverts.

À la fin de la semaine, on les voit se rassembler dans quelques lieux de Tanger, ils sont âgés, élégants, ils rencontrent leurs amis âgés et élégants, selon des critères oubliés. D’autres, encore, gardent leurs fenêtres ouvertes : ils luttent pour que demain ne fasse pas oublier hier.

Je ne connais pas Alexandrie, mais j’imagine un peu la même atmosphère.
Voilà deux villes où l’imaginaire est puissant : attention de ne pas se laisser aller à trop valoriser une mémoire faite de la récupération d’un passé vrai ou faux.
Mais tout de même, ces lieux sont en péril, perfusés depuis des lustres, ils sont maintenant menacés de destruction.

Tanger veut redécouvrir sa vocation de lien entre l’Afrique et l’Europe, Tanger veut construire. Alors pourquoi garder une villa des années 30/40 au milieu d’un parc de deux hectares en pleine ville ? La logique financière s’imposera très vite.
Alors encore plus vite, j’ai voulu photographier ces lieux avant inventaire.

Daniel Aron





Le catalogue de photos de l'exposition, jointes au textes de Tahar Ben Jelloun - l'écrivain de Partir - et des entretiens avec Pierre Assouline et Vincent Baby, est disponible à 25 euros, excluant les frais d'expédition. La commande se fait directement auprès du photographe Daniel Aron au courriel suivant:

www.daniel-aron@wanadoo.fr

- Photo 1 : Julie Thériault, Tanger (Maroc), 2007 -
- Photos 2, 3 et 4 : Daniel Aron, Maroc -

10.9.07

Vers les 1 200 ans de Fès en 2008

La fondation de Fès par Idris II fêtera 1 200 ans en 2008.

Démonstration de clichés sur cette ville reconnue pour sa vieille médina authentique où les Fassis, les habitants de Fès, aiment flâner et se perdre dans un des nombreux passages étroits et serpentés. La médina est divisée en souks d'artisans: les tissans, les teinturiers, les sculpteurs, les potiers... Un retour vers le passé.

Les maisons d'hôte luxueuses, les ryhads, accueillent les touristes pour la nuit. Je propose le Dar Aneber. Ce ryhad décoré d'antiquités a cinq chambres imposantes comme des suites et offre une intimité absente des grands hôtels.







- Photos : Julie Thériault, Fès (Maroc), 2007 -

Les élections au Maroc :: des causes de l'abstention

Comme en 2002, les autorités marocaines ont pris plus de 48 heures pour annoncer les résultats de l’élection des membres de la première chambre du Parlement. Le résultat définitif des élections du vendredi 7 septembre au Maroc est inattendu, car tous prédisaient une victoire du parti islamiste modéré, le Parti de la Justice et du Développement (PJD). Le Parti de l’Indépendance d’Abbas El Fassi, l’Istaqlal, arrive donc premier - avec 52 sièges - et le PJD de Lahcen Daoudi est second - avec 47 sièges remportés - sur un total de 33 partis. Les observateurs étrangers conclus à des élections transparentes. Mais le taux de participation officiel est de 37%.

J’ai rencontré Amine, Mohammed et Yassine – noms modifiés - sur la terrasse d’un café à Fès. Ils sont trois universitaires. Aucun n’a voté le 7 septembre. Amine est en dernière année de génie en informatique; il dit ne pas s’intéresser à la politique. Mohammed, inscrit à la licence en sciences économiques, avance que les candidats lui sont inconnus, qu’il ne les voit que lors des élections et qu’ils ont peu d’éducation, « un niveau baccalauréat » – en référence au niveau secondaire au Québec. Yassine, étudiant en droit et futur officier de police, a du caractère; il s’impose rapidement dans la conversation. Il exprime sa pensée avec énergie et parfois sa connaissance du français et la complexité de la conversation l’oblige à demander l’aide d’Amine ou de Mohammed qui lui glisse les traductions de quelques mots en français. Il n’a pas voté car c’est un « théâtre ». Il semble chercher toujours un mot plus juste, alors j’ajoute « une mascarade » et il acquiesce avec énergie. Il explique que le Parlement n’a aucun pouvoir : le Roi nomme le Premier ministre et les ministres peu importe les résultats. Selon Le journal hebdomadaire, un magazine indépendant marocain, dans le numéro du 31 mars au 6 avril 2007, la monarchie n’accepte pas un changement constitutionnel qui offrirait plus de pouvoir aux élus. Yassine croit que le Parlement est bidon. Il ajoute que s’y présentent seuls des hommes d’affaires en recherche de … il prononce le mot en arabe, mais je devine – « notoriété », dis-je. « C’est ça! ». Selon les trois étudiants, ces gens ont les ressources financières pour acheter des votes, indispensables pour attirer les voteurs désintéressés. Ces voteurs obtiennent 100 -150 dirhams, soit 15 – 20 dollars canadiens pour compléter leur bulletin de vote. Ces voteurs sont de plus mal informés, par manque d’éducation – l’analphabétisme touche 40% de la population – et par la censure de la presse indépendante et non partisane à la royauté.

Bien sûr, il y a ceux qui votent pour les vraies raisons, tel Ahmed et Khadija – noms modifiés. Ahmed, 55 ans et pharmacien, et Khadija, 40 ans et ingénieure au ministère de l’Eau, ont voté pour le changement et la progression de la démocratie au Maroc. Ils sont éduqués et ont beaucoup voyagé, Ahmed ayant notamment fait ses études de pharmacie en France. Difficile de chiffrer quel pourcentage de la participation de vendredi représente Ahmed et Khadija. Ce qui est certain c’est que, selon Le journal hebdomadaire qui cite un sondage mené en 2001 sur le mode gouvernemental préféré des Marocains dans le numéro du 31 mars au 6 avril 2007: « à 82,7% les Marocains pensent qu’avoir un leader fort qui n’a pas à se soucier du Parlement et des élections est un mauvais système de gouvernement. (De plus, ils) étaient 96% à penser qu’un système démocratique était une bonne façon de gouverner leur pays ». Enfin, selon le démographe Youssef Courbage cité dans ce même numéro, la société marocaine est « mûre » pour la démocratie : « le Maroc possède l’un des taux de fécondité les plus bas du monde arabe et les disparités régionales sont très faibles. » Sans oublier les plus de trois millions d’expatriés – 1 Marocain sur 11 - qui contribuent à la transformation des comportements et des mentalités et l’ouverture des Marocains sur les nouvelles du monde, car « 6 ménages ruraux sur 10 ont la télévision et 1 sur 7 la parabole ». Une évidence dès que l’on observe d’un toit une ville marocaine, comme sur cette photo prise à Tanger.


Le taux de participation de 37 % affiche un désintérêt de la population marocaine face à cette élection de la chambre. Un message à la monarchie pour un changement constitutionnel et l’octroie de plus de pouvoir aux élus?

http://www.lejournal-hebdo.com

- Photo : Julie Thériault, Tanger (Maroc), 2007 -

5.9.07

À la découverte du citron

Le 28 août 1998, je suis assise dans la navette qui joint le Québec à l’inconnu, qui me conduit à mon avion. Je suis seule. En effet, la présence de la dizaine de personnes qui m’entoure ne diminue pas l’effet de solitude qui s’est emparée de moi depuis la traverse de la douane. Mes amies, Aurélie, Andréanne, Lili et les autres, ainsi que Jean-Noël sont derrière moi et aucun retour n’est possible. Un non-retour définitif. Je réalise enfin, mais trop tard, que je suis faillible, que ceux que j’aime et qui me sont familiers me manqueront, parfois désespérément. J’ai dix-sept ans, mais je pleure des larmes de crocodile.

J’attéris à Toulouse. Une ville étudiante à forte immigration musulmane en France. Ma voisine de siège dans l’avion est une Ontarienne d’une cinquantaine d’années. Sa sœur habite Toulouse et elle passera des vacances auprès d’elle. Cette dame m’offre son numéro de téléphone : « Si tu as des problèmes… Ou quoi que ce soit, tu peux appeler. Ça va? » J’acquiesce et souris. J’ai 17 ans et ne suis pas tout à fait responsable, il est vrai. L’agence de placement non plus, n’est pas très responsable. On avait une entente : appeller une fois à Toulouse pour connaître les coordonnées de la famille Carrazzoni et prendre le train. L’agence ne répond pas. Au Québec, c’est ma cousine Joëlle qui fait le lien finalement entre l’agence et moi. Elle parle Espagnol. La pression a monté, mais c’est réglé : je pars demain prendre le train pour Alicante. J’appele la femme d’Ontario pour accepter son invite. Elle viendra me chercher. En attendant, je clique sur l’appareil. Durant la journée, je suis émerveillée comme une enfant qui découvre un grand papillon bigarré. Tout m’impressionne: les voitures compressées, les rues étroites, le canal, les passages, les toilettes payantes, les panneaux de signalisation. Je suis en pleine découverte, tel un enfant estomaqué que la terre soit ronde. Je soupe ensuite auprès des deux sœurs, en banlieue de Toulouse. Plus tard, elles m’inviteront à me plonger dans un bain et je pleurerais doucement au creux du lit d’invité. Leur discussion en sourdine se déroulera en anglais. Moi, la Québécoise, je ne pigerais rien, ce qui accentura mon dépaysement.

Alicante. Un port magnifique s’offrant à la Méditerrannée. Lorgnés de touristes, des bars sont présentés par d’immanquables lettres de néon. Le château de Santa Barbara surplombe la plage spacieuse et la Esplanada. Des palmiers. L’arrivée à la gare est angoissante. Je rencontre la famille. Il est tard. La ville est magnifique de nuit. Je ne parle pas Espagnol. Ils ne parlent pas Français ni Anglais. La converse est ardue pendant les vingt minutes de la course jusqu’à Novelda. Nous arrivons enfin. Je traverse la porte principale et pénètre dans un hall pavé de marbre du sol au plafond. Je crois que c’est le luxe. C’est le marbre de Novelda. Je m’imagine la famille aisée. Je décourvrirai qu’elle est modeste : ils se plaisent à regarder la télé pendant des heures le soir et pendant les repas, travaillent dans des manufactures, boivent du pepsi et ne font pas de sport. Nous aurons rien en commun. Elle, son humeur est agréable, infeste, infeste, agréable…

Novelda. Au 43 de la avenida de la Constitution. Sur le balcon étroit, le vent est chaud et léger. De l’autre côté de la rue, les maisons sont en rang serré. De mon côté, mon buste appuyé sur la rampe du balcon, je me penche et, à gauche, à droite, des maisons défilent. Le soleil règne, rayonnant en l’absence des nuages. Soudain, en face, la persienne de la porte est hissée. Une femme mûre se pointe sur son balcon et secoue un tapis. Elle s’engouffre aussitôt dans la fraîcheur de son appartement exigu. Au contraire des Espagnols, j’aime la chaleur des après-midis déserts. Mon horloge biologique n’accepte pas la siesta. Je quitte la balcon. Traverse la cuisine. Pénètre dans ma chambre et attrape mon sac à main. Je file vers la sortie. Me laisse conduire par l’ascenseur. Je vais déambuler dans la ville déserte.

4.9.07

Proche-Orient, lointain Occident

La Jordanie

Il y a quelques années, j’ai visionné un reportage sur le soutien de la Reine Rania de Jordanie à de nombreuses causes humanitaires. Cette élégante, jeune et éduquée Jordanienne d’origine palestinienne ne porte pas de voile et discute du statut de la femme et de l’avenir des jeunes. Son discours innovateur confronte une population conservatrice, sujette aux disparités socio-économiques et marquée par des conflits régionaux.

La fraction entre l’est et l’ouest d’Amman

La capitale jordanienne, Amman, est située dans une vallée désertique. La ville est divisée entre la modernité, à l’ouest, et le conservatisme, à l’est. Cette modernité est ahurissante au passage à l’ouest : bâtiments modernes subventionnés en partie par les Japonais, pont au design avant-gardiste, restos branchés, jeunes femmes à la mode. Quant au quartier de notre auberge, près de la mosquée, il est plus pauvre et conservateur. Les femmes déambulent en longue robe noire. Certaines ont le visage couvert d’un voile noir, leur choix de piété. Nous dînons, le jour de notre arrivée, dans un restaurant à étages réservés selon le sexe. Frédéric m’accompagne à l’étage familial situé au troisième étage ; au deuxième étage, seulement des hommes burinés piochent dans leurs assiettes.

Un travesti à Amman

Un soir, pour le souper, nous faisons l’essai d’un restaurant recommandé par des touristes allemandes. Pas de chance cependant : la cuisine semble avoir oublié de préparer nos plats et nous voilà en attente, l’estomac criant, depuis plus de 45 minutes. Le serveur nous prévient à deux reprises que nos plats seront servis dans dix ; et sept minutes. Voilà qui est fâchant de payer pour un plat au restaurant qui ne vient pas et nous fait souffrir plutôt que nous faire apprécier cet instant au restaurant. Le gérant de pacotille se présente et nous promet que ce sera servi à l’intérieur de sept minutes. Lui aussi. Nous décidons de quitter le restaurant en vitesse – oui, nous avons fait ça. Au passage, nous remarquons des touristes de notre auberge entrés après nous au restaurant et qui mangent paisiblement ; voici qui redouble notre impatience. Ils nous ont clairement floués. À la recherche d’un autre endroit pour manger, mais rapidement, Frédéric a l’idée de demander dans un hôtel. Il court dans les marches. Je le précède. Nous sommes estomaqués : à la réception au deuxième étage, un travesti nous accueille. Ici, en Jordanie, dans le quartier conservateur, un homme porte un pantalon et un gilet moulants, a des verts de contact de couleur mauve, a les lèvres dessinés et les cheveux gommés de gel. Pendant qu’il explique le chemin vers un restaurant populaire, je le fixe, incrédule. Une fois dans la rue, Frédéric et moi commentons la rencontre inusitée. Cinq minutes plus tard, enfin, nous sommes assis au restaurant insalubre et commandons vite quelques plats. Le menu est restreint ce qui réduit le questionnement. Nous sommes servis presque immédiatement. À la caisse, les gens se pressent. Un homme corpulent, assis sur un tabouret, énumère empressé, de sa voix râpeuse, nos quelques plats en les comptant avec ses doigts pour terminer avec son index par « one dinar ».

Visite de Pétra, une des merveilles du monde

À la capitale, rien de bien palpitant. De celle-ci, nous faisons des escapades d’une journée vers Jerash, un ancien site romain, la mer morte, avant qu’elle ne s’évapore, et le mont Sinaï. Nous visitons aussi Pétra, une des sept merveilles du monde selon le résultat du concours controversé lancé cette année par Bernard Werber.


Ce berceau de l’humanité accueille de nombreux bédouins. Ils marchandent des souvenirs de Pétra en anglais et parfois même en français, en espagnol et en italien. Le soir, ils retournent au village des bédouins construit récemment par le gouvernement jordanien. Le gouvernement souhaitaient qu’ils quittent les cavernes de Pétra. Les bédouins affirment avoir vécu dans les cavernes pendant plusieurs générations avant d’être délogés, il y a une dizaine d’années. Le propriétaire de notre hôtel - un garde du corps retraité du roi Hussein de Jordanie, le père de l’actuel roi Abdallah II et mort en 1999 - ne croit pas à cette histoire : la plupart serait des bédouins originaires de différentes villes jordaniennes qui sont venus à Pétra, attirés par l’argent à empocher sur ce site bondé de touristes.

Rencontre avec une Irakienne


Nous quittons Pétra en autobus. Une fois de retour à Amman, nous apprenons qu’il n’y a pas de départ avant le lendemain vers Damas. Nous souhaitons cependant arriver le plus rapidement possible à Beyrouth. Nous décidons de prendre un taxi collectif. Pour une dizaine de dollars, nous quittons dès que le taxi est complet. Nous sommes quatre avec le chauffeur qui ne parle pas anglais. Une fois à la frontière entre la Jordanie et la Syrie, nous complétons les procédures douanières, i.e. la taxe de sortie à acquitter pour la Jordanie et une nouvelle carte d’entrée en Syrie à compléter.

De retour à l’auto, le chauffeur de taxi discute avec un homme. Ce dernier traduit en anglais les propos du chauffeur : il demande que nous acceptions un cinquième passager, une jeune Irakienne interdite pour l’entrée en Jordanie. Nous avons pourtant payé le prix pour siéger trois passagers, mais la parole des chauffeurs ne vaut rien lorsqu’il est question d’argent. L’Irakienne se joint donc à nous, assise entre Frédéric et moi. À notre grande surprise, elle parle un peu français. Elle a étudié la littérature française à Bagdad. Nous apprenons que seule la Syrie accepte son passeport. Elle est venue avec sa mère et sa sœur. Son père est mort en Irak. Elle veut quitter la Syrie. Pour aller où ? Peu importe. Partir au Canada – elle ignore que je travaille pour l’immigration - , à Dubaï. « Inch Allah ! », si Dieu le veut – cette expression lancée en abondance vise n’importe quel Dieu car les chrétiens utilisent aussi l’expression, « Allah » en arabe signifiant « Dieu ». - Nous avons maintenant son numéro de portable : nous souhaitons notamment la contacter pour obtenir quelques billets irakiens avec l’effigie de Saddam Hussein. Déjà, une autre époque.

Je la rencontre à nouveau, une fois Frédéric parti pour le Québec. Elle est très maquillée : de longs cils, un khôl consistant, des verres de contact de couleur cuivrée – à la mode chez les arabes -, une ligne de crayon pour définir et amplifier le pourtour généreux de ses lèvres. Elle a 23 ans. Elle nourrit des ambitions modestes : vivre dans un endroit stable et obtenir un salaire raisonnable. Mais son passeport irakien est refusé par l’ensemble des pays, à l’exception de la Syrie.



La Syrie

C’est en Syrie que le Haut Commissariat pour les réfugiés (HCR) irakiens est basé. J’ai d’ailleurs rencontré une Syrienne, Siba Chehab, interprète au HCR. Les Irakiens sont rencontrés en entrevue par les commissaires des Nations Unies. Ensuite, ceux qui sont sélectionnés sont référés aux services d’immigration des pays participants tels que les États-Unis, le Canada et la Finlande. Une conseillère à l’Ambassade canadienne me dit que ces cas sont généralement acceptés après l’assermentation des commissaires onusiens. Les réfugiés palestiniens sont aussi très présents en Syrie. J’ai rencontré une française d’Alsace qui venait de poser les pieds en Syrie pour quatre ans sous le mandat du HCR palestiniens. Les vagues d’immigration successives ont commencé dès 1948. En Syrie, ils ne sont pas considérés comme Syriens, mais ils ne sont pas contraints à vivre dans des camps comme au Liban.

Farah l’Irakienne, pour se rendre au Canada, a déposé une demande d’immigration comme tous les Irakiens qu’elle connaît. Pour se rendre à Dubaï, un vieil ami de la famille établi à Dubaï a promis de la marier dans cinq jours. Il n’exigerait rien, ni argent, ni sexe – il a déjà une femme : c’est un service entre amis. Une fois à Dubaï, elle divorcera. Elle l’admet, ce sera un mariage trafiqué. Si facilement ? Oui, les musulmans ont le droit de prendre quatre femmes pour épouse et il est facile de divorcer. Le mari répudie sa femme trois fois. Pour les chrétiens, le divorce est très difficile à obtenir : selon les rites de l’Église, le mariage est éternel, sur la terre et dans l’au-delà.

Chrétienneté et islamisme

Une Syrienne chrétienne orthodoxe, Thanaa Abboud, m’a confié les difficultés rencontrées pour obtenir le divorce. Elle s’est mariée en 1999 et huit mois après la célébration, elle quittait la maison. Elle a obtenu le divorce en 2006, après sept ans de tergiversations juridiques. Elle raconte que son ex-mari a tenté de la tuer. Elle sait qu’il a eu une autre femme avant elle, mais ce n’est que des années plus tard qu’elle a découvert qu’il l’aurait tuée. Il n’y a jamais eu de procès, car la famille ne l’a pas dénoncé. Ce meurtre s’inscrit dans le registre des meurtres d’honneur : un homme peut assassiner son épouse sans subir par la suite de jugement, mais une femme qui tuerait son époux serait emprisonnée, sinon lapidée.



La religion chrétienne semble moins dérangeante que la musulmane, car elle est moins apparente et sonore : les femmes ne portent pas le voile et les chrétiens ne font pas subir des chants coraniques lancinants chantés d’un minaret vert – la couleur de l’Islam. Une chrétienne porte les mêmes vêtements qu’une athée : camisole courte, jeans, pas de voile. Cette religion n’est pourtant pas moins libérale : les femmes jouent un second rôle, aucun droit à la contraception et au droit à l’avortement même en situation de danger pour la mère. Les musulmans apprennent les versets du Coran et les chrétiens prient, font des pèlerinages jusqu’aux lieux religieux, frotte le bout de leur doigt sur une huile de Marie – sur les marches du couvent de Sadnaya en Syrie, une femme avait renversé une bouteille d’huile d’olive. L’image de Marie serait alors apparue : un icône constitué d’un rond qui s’allonge en un rectangle.

Le plébiscite de 2007

Je constate rapidement que la Syrie fait du président Bachar Al-Assad un culte de la personnalité. Ses photos sont omniprésentes. Cependant, plus le plébiscite du 20 mai 2007 approche, plus les photos prennent de l’ampleur et plus les nouvelles gagnent en dimension. Les Syriens festoient dans les rues et dansent au rythme de la musique arabe pendant plus d’une semaine avant et après le vote. Ils votent dans les écoles en appuyant leur pouce enduit d’encre sur un carton. Certains ont même appuyé leur conviction de l’empreinte de leur sang.



Le président est réélu ainsi à tous les sept ans, tel son père avant lui responsable de la fondation du parti Baas en Syrie – son frère aîné devait succéder au père avant qu’il ne décède dans un accident d’automobile. Bien entendu, quiconque a l’habitude d’une élection qui offre un résultat assez inattendu est tenté de rigoler face à cette mascarade électorale. Mais le règne d’Al-Assad est mitigé en Syrie. Un journaliste syrien, Maan Abdul Salam, rédacteur en chef d’un magazine sur les droits des femmes, me partage ses impressions. D’une part, ce gouvernement qui n’est pas démocratique et ne respecte pas les droits de l’homme – liberté d’expression, traitement de prisonniers politiques –, est soumis à la pression des extrémistes ; d’autre part, les Syriens musulmans et les chrétiens cohabitent assez paisiblement. La Syrie partage sa frontière à l’est avec l’Irak. La guerre en Irak avait la prétention de rétablir la paix et la démocratie par la fin du règne de Saddam Hussein. Les bombardements et les morts quotidiens et l’échec du processus de paix en Irak contribuent au dénigrement de la démocratie en Syrie, et au Moyen-Orient. Le président est réélu dans la crainte de la liberté d’expression. Oui. Cependant, cette crainte est minime face à leur peur du renversement de leur régime. Nous sommes à la terrasse du café où Maan a l’habitude de se trouver tous les jours. Il fait chaud sous le paravent, le quartier est libéral, nous sirotons nos cafés et il est difficile de visualiser qu’à une centaine de kilomètres de ce café, des personnes s’entretuent à Bagdad.

Site internet de la revue sur la situation des femmes au Moyen-Orient de Maan Abdul Salam:
http://www.thara-sy.com/English/Enindex.htm

- Photo 1 et 2 : Frédéric Tremblay, Petra (Jordanie), 2007 -
- Photo 3, 4 et 5 : Julie Thériault, Damas (Syrie), 2007 -